La maison était grise ce matin-là. Une pluie fine, constante, suintait le long des vitres, comme si le ciel lui-même s’épuisait à pleurer. Le carrelage froid de la cuisine exhalait une humidité triste, et le silence s’y installait, épais comme une couverture de plomb.
Il gisait là, Odyssée, mon vieux chien, le corps étendu dans une posture qui trahissait la fatigue d’un monde trop pesant. Ses yeux, ternis par les jours et les douleurs, me cherchaient encore, dans une supplique muette qui me glaçait l’échine. Ses côtes saillaient sous sa peau amaigrie. Il ne mangeait plus. Il ne dormait plus qu’à moitié. Il ne vivait plus vraiment. Il restait. Par habitude. Par fidélité. Peut-être même… par amour.
Je sentais la peur s’agglutiner dans mon ventre, comme du ciment frais. J’avais appelé la veille. Un coup de fil sec, sans tremblement apparent, mais chaque mot m’avait arraché un lambeau d’âme. Et ce matin-là, l’heure approchait, telle une condamnation annoncée.
Je l’ai pris dans mes bras. Il ne pesait rien. Ou plutôt si : il pesait le poids de mes souvenirs. Chaque poil, chaque souffle, chaque battement faible de son cœur contre mon poignet, tout criait : non !
Mais il ne criait pas.
Il ne se débattait pas.
Il se laissait faire, docile, noble dans l’agonie. Comme s’il avait déjà accepté ce que moi, misérable humaine, je refusais de nommer.
À la clinique, l’air sentait l’alcool et le destin.
On m’a demandé :
— Êtes-vous prête ?
Quelle absurdité.
Prête ? Comment peut-on être prêt à signer la fin d’un amour ?
Mais j’ai hoché la tête, mécaniquement.
Et j’ai tenu sa patte. Sa pauvre patte usée.
Elle était tiède, tremblante, vivante encore.
Puis… il y eut l’injection.
Et tout se vida.
Il partit comme un soupir. Son souffle se rompit d’un coup, comme un fil qu’on tranche. Le vétérinaire murmura quelque chose, mais je n’entendis rien. J’étais déjà ailleurs. Déchirée. Odyssée n’était plus. Il avait glissé dans l’autre monde en silence, pendant que moi, je m’effondrais dans celui-ci.
Je rentrai chez moi seule, l’odeur de son pelage encore sur mes vêtements.
Son bol restait là, intact, comme une moquerie.
Son panier semblait hurler son absence.
Et moi, je m’en voulais.
Pendant des jours, j’ai porté ma culpabilité comme une croix. Elle suintait de mes pores. Elle me rongeait les entrailles.
Qui étais-je, pour décider ?
Pourquoi n’avais-je pas attendu ?
Avais-je trahi ?
Lui avais-je volé ses derniers instants ?
Mais un soir, au fond d’un vieux tiroir, une photo tomba. Lui, jeune, bondissant, la langue au vent, ivre de vie.
Et là, dans cette image arrachée au passé, j’ai compris.
Ce chien-là… ce n’était plus lui, ces dernières semaines. Il s’était éteint lentement, comme une chandelle qui fume sans flamme.
Et moi… j’avais mis fin à sa douleur. Non par lâcheté. Mais par amour.
Un amour dur, sauvage, sans consolation.
Aujourd’hui encore, le vide hurle parfois dans les murs.
Mais je sais.
Je sais qu’au-delà de la mort, il m’a pardonnée.
Et qu’au fond, ce jour-là, ce geste tremblant… c’était une dernière caresse.
Une caresse d’adieu.
Un adieu d’amour.
