Il y a des nuits où la mémoire se déchaîne comme une mer noire.
Le corps est allongé, mais l’esprit, lui, cavale. Les yeux fermés, le souffle court, et soudain tout recommence. Le salon baigné d’une lumière blafarde. La gamelle pleine qu’il n’a pas touchée. Ce regard lointain qu’on n’a pas compris. Ou qu’on n’a pas voulu comprendre. On repasse la scène, encore, encore, et encore. Comme une pellicule usée à force de rembobiner.
Et si j’avais appelé le véto plus tôt ? Et si j’avais veillé toute la nuit ? Et si j’avais su ?
Les « et si » s’entassent, pointus comme des épines. Ils piquent les paupières, griffent la gorge, remplissent la pièce d’un poison silencieux. On se tourne, on se retourne. On s’en veut d’avoir dormi, d’avoir mangé, d’avoir ri à un moment où lui souffrait. Chaque geste passé devient suspect. Chaque choix, un procès en soi.
Il ne reste que le vide, et la culpabilité en boucle. Cette voix intérieure qui murmure, dans la nuit : « Tu aurais pu faire mieux. Tu aurais dû. »
Mais il y a parfois, très loin, au bout de cette nuit mentale, un souffle. Une autre voix, plus douce, plus lente. Elle ne juge pas. Elle ne refait pas l’histoire. Elle dit juste : « Tu étais là. Tu l’as aimé. De toutes tes forces. »
Et c’est peut-être là, dans ce fragile murmure, que le calme commence à revenir. Pas pour effacer. Pas pour oublier. Mais pour réapprendre à respirer.
Tu n’es pas seul. Moi aussi, je me suis dit « Et si j’avais… ? » Jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à ce que la nuit, elle aussi, décide enfin de se rendormir.
