Il y a des jours où la gorge se serre avant même d’ouvrir la bouche.

C’est souvent un mot banal, une salutation jetée au détour d’un palier, qui déclenche l’effondrement. Le “ça va ?” poli du voisin, le “quoi de neuf ?” de la boulangère, ou le “alors, les vacances ?” d’une collègue trop pressée. On a envie de répondre, on sait comment il faudrait sourire, mentir un peu, détourner. Mais la vérité est là, tapie juste derrière les dents, comme un cri prêt à sortir.

Alors on ravale. On serre les mâchoires. On hoche la tête. On dit que ça va, que tout va bien. Et dans la seconde qui suit, le cœur s’écroule, silencieusement, comme une maison abandonnée dont les poutres ont pourri de l’intérieur.

Il m’est arrivé de rester figée, les yeux brillants, devant un rayon de supermarché. Juste parce qu’une boîte de friandises pour chien m’avait arraché son souvenir en pleine poitrine. Et si quelqu’un m’avait parlé à cet instant-là, je crois que j’aurais pleuré à genoux, là, entre les conserves et les pâtes.

Le pire, c’est cette impossibilité de dire son nom. Comme si le simple fait de le prononcer allait faire exploser quelque chose. Une digue intérieure. Une douleur retenue par un fil.

On apprend à esquiver. À parler par demi-mots. À changer de sujet. À inventer des “occupations”, des “choses à faire”, pour ne pas avoir à dire : “Je pleure mon chien.” Parce qu’on sait que trop de gens ne comprendraient pas. Parce qu’on a honte, parfois. Parce qu’on n’a plus la force d’expliquer.

Mais le corps, lui, n’oublie pas. Il parle pour nous. Les mains tremblent, la voix se casse, les yeux fuient. Et ce silence, si lourd, si dense, finit par dire ce qu’on n’arrive plus à formuler.

Il n’y a pas de honte à s’effondrer. Pas de honte à ne pas savoir répondre. Parfois, juste un regard qui comprend, c’est tout ce dont on a besoin.

Et si aujourd’hui, tu n’as pas pu dire un mot, c’est aussi une forme de langage. Un langage du cœur. Une langue blessée, certes. Mais vivante.

Dr Camille Berthier
Dr Camille Berthier

Camille Berthier est une ancienne vétérinaire passionnée, profondément marquée par les adieux partagés avec les chiens qu’elle a accompagnés jusqu’au bout. Après un burn-out et une rencontre inattendue avec un chien dans un parc, elle a choisi de transformer sa douleur en refuge pour les autres. Elle a fondé Belle Truffe, un blog dédié à celles et ceux qui vivent le deuil de leur compagnon à quatre pattes, pour leur offrir écoute, douceur et compréhension.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *