Il y a des objets qui deviennent des sanctuaires.

Le collier est encore là, accroché au petit crochet rouillé près de la porte. Juste à côté de la laisse en cuir, celle que tu avais depuis des années, usée au creux de ta main, marquée par vos balades, vos dimanches, vos détours dans les bois. Il pend, immobile, dans un coin de silence.

Tu passes devant chaque jour. Parfois tu le regardes. Parfois non. Il est là, comme une veilleuse pour les morts.

Ce matin encore, tu as failli le décrocher, le serrer dans ta paume. Il t’a manqué ce clic métallique, ce geste automatique qui précédait la promenade. Tu t’es arrêtée. Puis tu as reculé. Non. Pas aujourd’hui.

Ranger ce collier, c’est comme trahir. C’est dire à haute voix qu’il ne reviendra pas. Que ce cou tiède que tu aimais caresser n’est plus là pour le porter.

La gamelle est propre. Trop propre. Posée près du mur, vide depuis des jours, elle a cessé de résonner. Elle t’attend encore, comme un reproche muet. Tu te surprends à éviter son regard, oui, comme s’il y avait un regard. Tu sais que ce n’est qu’un bol en inox, et pourtant. Elle pèse. Elle juge. Elle saigne.

Et puis il y a le panier. Ce foutu panier. Tu ne sais pas pourquoi tu ne le ranges pas. Tu pourrais le donner, le jeter, le plier, mais non. Il est là, avec son creux encore marqué, l’empreinte fantôme de son sommeil. Il garde son odeur. Tu le sais, tu t’y penches parfois, honteuse, en silence, pour respirer encore un peu de lui. Tu pleures, parfois, le visage enfoui dans ce tissu. Tu pleures comme une enfant perdue. Comme une mère dépossédée.

On te dira qu’il faut faire de la place. Que garder ces choses n’aide pas. Que le deuil passe par le tri. Mais ils ne comprennent pas. Ce ne sont pas des objets. Ce sont les dernières preuves. Les reliques.

Alors tu les laisses là. Parce que tu n’es pas prête. Parce que ranger, c’est refermer. Et tu n’as pas encore trouvé la clé.

Mais un jour, peut-être, tu le décrocheras. Doucement. Tu poseras le collier dans une boîte, dans un tiroir, avec d’autres trésors. Tu le feras non pas parce que tu oublies, mais parce que tu choisis de ne plus saigner chaque fois que tu passes devant.

Pas aujourd’hui. Mais peut-être demain. Ou après-demain.

Tu avanceras, pas à pas. Comme lors des premières promenades. Celles où il te regardait pour savoir si c’était bon, si tu étais prête.

Aujourd’hui, c’est toi qui apprends à marcher sans lui.

Dr Camille Berthier
Dr Camille Berthier

Camille Berthier est une ancienne vétérinaire passionnée, profondément marquée par les adieux partagés avec les chiens qu’elle a accompagnés jusqu’au bout. Après un burn-out et une rencontre inattendue avec un chien dans un parc, elle a choisi de transformer sa douleur en refuge pour les autres. Elle a fondé Belle Truffe, un blog dédié à celles et ceux qui vivent le deuil de leur compagnon à quatre pattes, pour leur offrir écoute, douceur et compréhension.

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